Le Voyage de Thomas Findmann #6: Le reporter

“Un reporter ! s’écria Thomas Findmann, il n’en est pas question !”

La lettre de la Royal Geographical Society dans une main, un verre de scotch dans l’autre, Thomas Findmann marmonnait des jurons à l’encontre de qui voulait l’entendre, “arrogants opportunistes”, disait-il. Il est vrai que l’aventure semblait prendre un tournant imprévu, néanmoins sans l’apport financier conséquent de Londres, il n’y aurait sans doute pas d’expédition. John Clever en était conscient, son unique objectif à présent était de convaincre son ami d’accepter les termes du contrat, Arthur Gold quant à lui suivrait la décision de son master. Il fallait bien l’admettre, cela représentait une opportunité en or, une aubaine pour les trois hommes: s’ils découvraient ne serait-ce que quelques artefacts d’une civilisation inconnue, ils seraient reçu à leur retour avec tous les honneurs, élevés au rang de “héros courageux, joyaux de l’empire britannique tout entier”. John constata que son ami perdait peu à peu son sang froid, il lui fit signe de se calmer et alluma un cigare.
— Nous ne pouvons nous permettre de refuser cette offre Thomas, c’est une main tendue, notre unique chance de pouvoir entreprendre cette aventure hors du commun. Ils veulent un reporter, ma foi, ils l’auront ! En ce qui nous concerne, il nous faudra simplement faire bonne figure devant la Royal Geographical Society. Une fois en mer, nous seuls auront le commandement, et ce n’est pas un reporter de pacotille qui nous dictera la marche à suivre. Ce n’est qu’une simple formalité.
— Un reporter, c’est comme un enfant John, il nous suivra partout, marchera sur nos souliers, posera mille et une questions et ne sera jamais satisfait. Je refuse.
John prit une grande bouffée de son cigare et marqua une pause. La fumée tourbillonnante enveloppait les deux hommes. Des rires jaillissaient du fond de la grande salle du Parker’s et l’alcool coulait désormais à flots.
— Il suffit de négocier Thomas, Londres a beaucoup à gagner dans cette expédition. Nous n’avons qu’à faire part de nos exigences à la Royal concernant cet homme.
— Continue.
— Nous passons en revue les reporters les plus qualifiés, nous les rencontrons en personne et sera élu celui qui nous plaira davantage.
— Ou celle, John.
— Celle ? J’ai bien peur de ne pas comprendre.
— Pourquoi pas une femme ?
— Et bien, et bien ! Je ne suis pas sûr que Londres acceptera, est-ce une requête sérieuse ? C’est une expédition hautement périlleuse pour une femme. La traversée en mer, la chaleur, une terre inconnue et truffée de pièges, le danger est partout ! C’est autant de conditions défavorables pour s’y risquer lorsque l’on est une…
— Serais-tu en train d’insinuer qu’une femme ne peut ni naviguer, ni explorer, ni découvrir, ni participer à une telle aventure ? Je ne soupçonnais pas en toi une telle aversion envers la gente féminine, John. Les femmes sont tout autant capables d’entreprendre quelque affaire que ce soit, si ce n’est mieux que nous, les hommes. Elles sont intelligentes, disciplinées, réfléchies et ne s’éprennent pas de folie sur tout ce qui bouge. Un atout qu’il ne faut négliger. Les femmes sont l’avenir John, elle ne sont pas oisives, elles bougent ! Je suis prêt à négocier avec la Royal, rendons-nous à Londres afin de rencontrer ces demoiselles reporters au talent démesuré.
— Thomas, mon cher ami, pardonne mon égarement. Il est vrai qu’une femme reporter nous aiderait grandement, bien plus qu’un jeune londonien arrogant et volatil. Mais je crains ne pas pouvoir suivre ton raisonnement, bien que respectable.
— Mon fidèle allié, qu’as-tu soudainement contre les femmes ?
— À vrai dire, strictement rien. Je suis tout à fait au point avec ce que tu viens d’avancer, cependant il y a une chose sur laquelle j’aimerai revenir.
— Plaît-il.
— Nous nous rendrons effectivement à Londres, nous tenterons de négocier avec la Royal, toutefois nous n’irons point visiter de femmes reporters. C’est strictement inutile, puisque nous l’avons déjà.
Thomas Findmann parût soudainement interloqué. Il tentait de déchiffrer ce que venait de lui dire son ami, sans succès. John avait visiblement abusé du whisky.
— Je crains à mon tour de ne plus te suivre mon cher ami.
— Une femme douée et intelligente, visionnaire, réfléchie et rayonnante, belle qui plus est, nous l’avons déjà parmi nous. Du moins, un seul peut y prétendre.
— Serais-tu en train de parler de…
— Jane, my lord ! Jane Beckett, votre future épouse, elle seule sera notre reporter ! De plus, la Royal Georgraphical Society ne pourra refuser une telle proposition: Jane fait partie des étoiles montantes du journalisme, et puis que ferions-nous sans une femme à nos côtés ? Nous serions perdus.
— Je ne sais comment réagir, cette option me paraît tellement folle, mais quelle brillante idée avez-vous eu là ! John, vous êtes un génie !
John sorti deux nouveaux cigares de son veston, les meilleurs qu’il soit, commanda d’un geste furtif une bouteille du meilleur whisky, et finalement lança:

“Trinquons Thomas, à Jane l’aventurière !”

À suivre…

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