Le voyage de Thomas Findmann #3: Jane Beckett

Nous approchions du 18 novembre 1852 et déjà le froid faisait son apparition. On craignait à Birmingham un hiver glacial, et Jane Beckett, la future femme de Thomas Findmann, en avait fait les frais. D’abord, elle fut prise de sévères maux de tête accompagnés d’une toux insistante, puis la fièvre est apparue. Cloîtrée dans ses appartements, frissonnante, alitée et faible, Jane était au plus mal. Reporter de talent au célèbre Independent Gazette of Birmingham, c’était une femme respectée, douce, ambitieuse et intelligente. Peu étaient ceux qui osaient se mettre en travers de son chemin. De part son visage pâle et angélique, sa silhouette mince, sa chevelure brune et ondulée, ses yeux noirs ardents et perçants, Jane Beckett intimidait plus d’un homme. Mais le froid ne l’avait pas épargnée, et cela quelques jours seulement après la réunion des trois associés au bureau de Thomas Findmann, qui par conséquent décida de mettre entre parenthèse son projet d’envergure. La gorge nouée, pensif et inquiet, il faisait les cent pas depuis deux jours près de Jane, avant que celle-ci soudain ne l’interpelle:

“Thomas, pour l’amour du ciel, cesse de marcher, le bruit de tes pas me donne de fortes migraines.
— Je suis désolé, je ne supporte pas te voir dans un tel état.
— Ce n’est que temporaire, bientôt je serais sur pied, ne soit pas inquiet.
— Quel homme serai-je si je ne me souciais pas de ma femme?
Future femme, Thomas.
— Tu le seras bien assez tôt, pour mon plus grand bonheur, ma douce.
— Je ne sais pas, Thomas. Nous devons en parler, longuement.”
Thomas Findmann eut un haut le cœur. Il prit une chaise, se rapprocha du lit que Jane ne quittait plus puis caressa doucement sa main avant de prendre la parole:
“La maladie te joue des tours, Jane. Nous évoquerons le mariage après ta guérison si tu le veux bien.
— Je ne suis pas folle, Thomas, je sais ce que je dis. Parlons-en, maintenant.
— Je ne comprend pas, s’inquiéta t-il, ne veux-tu plus devenir mon épouse ?
— Évidemment je le veux, mais nous devrions attendre ton retour.
— Mon retour ?
— Je ne veux pas t’attendre, Thomas, je ne veux pas devenir veuve.
— Jane…
— Nous devions nous unir, bâtir une maison puis fonder une famille.
— Mon amour pour toi est fort et certain, nous aurons bien le temps de faire des enfants.
— Vous êtes tous identiques, hommes de science. Partir à l’aventure, découvrir l’inconnu. Je ne peux endurer la douleur de ton absence, la déchirure de ta mort, le chagrin d’un amour perdu.”
Affaiblie, Jane s’endormit sur ces paroles. Thomas Findmann ne put contenir sa tristesse et décida de sortir s’aérer. Les cloches de la cathédrale Saint-Philippe venait tout juste de retentir par quatre coups bruyants et familiers. Ce serait bientôt l’heure du thé, pensa t-il. Contrarié à l’idée de perdre son amour de toujours, Thomas remettait en question les réelles motivations de son voyage. Ne courait-il pas à sa perte, laissant sa fiancée, sa profession, sa vie derrière lui? Trouverait-il une terre jamais découverte en Amérique? Tiendrait-il des mois sur les mers déchaînées?

Marchant à pas lents et peu assurés, Thomas Findmann était visiblement perturbé par toutes ces données qu’il n’avait pas pris en compte avant que Jane ne tombe malade. En route vers le Parker’s & Co, un salon réputé de Birmingham, il croisa soudainement son apprenti Arthur Gold, qui lui aussi s’en allait prendre le thé. Les deux hommes se saluèrent, puis marchèrent côte à côte. Sans un mot, la mine grise et fermée, Thomas semblait désemparé. Il était préférable de ne pas engager la conversation, pensa alors Arthur. Pourtant, lui aussi semblait quelque peu troublé. Il faisait de plus en plus froid et ce dernier ne pouvait s’empêcher de constater qu’il manquait cruellement d’expérience, tout comme Thomas et John Clever. Il cessa alors de marcher, se tourna vers son master, et d’un ton ferme affirma:
“Nous devons revoir nos plans, nous ne sommes pas préparés. La mort nous attend.”

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